Un air d’élections…

Dimanche 6 mars 2016 : élections présidentielles au Bénin. Si la circulation est un peu plus importante qu’un dimanche habituel, les rues sont calmes. Les panneaux de campagne des candidats qui avaient littéralement envahi le pays depuis plusieurs semaines ont tous été retirés. Plus de débats dans les média. Plus de géants meeting. Plus de cortèges qui bloquent la circulation à coup de musique et de distribution de tracts. Les Béninois sont prêts à voter pour leur candidat et ne manqueront certainement pas cette occasion de s’exprimer. Ici, chacun se sent concerné. « Nous allons voter la rupture », me dit un vendeur d’un supermarché. « Et c’est qui la rupture ? » « Ah… Pascal, Talon…. En tous cas, certainement pas quelqu’un qui ne nous connaît pas et ne connaît rien au pays… » Sous-entendu, pas Lionel Zinsou.

Trente-trois personnes se sont portées candidates à l’élection présidentielle. Mais quatre se sont rendus de façon concrète plus visibles : Lionel Zinsou, Pascal Koupaki, Sébastien Ajavon et Patrice Talon. Tous représentent des réussites et des parcours très différents. Doit-on y voir le signe d’un Bénin qui se cherche ?

DSCN2798Lionel Zinsou tout d’abord, dit le « Yovo », « le blanc », ce qui veut tout dire de ce qu’il représente ici, en tous cas à Cotonou… A travers une belle campagne de communication, son slogan, « Le Bénin gagnant », se décline en plusieurs options : « plus de crédits », « plus de gouvernance », «  plus de revenus »,  «  plus de solidarité », etc. A Cotonou, ses affiches se retrouvent dans les lieux stratégiques, mais aussi particulièrement dans le quartier des affaires, des ambassades, des grandes institutions… Un électorat qu’il sait pouvoir être sensible à ses arguments. Lorsque l’on sort de la ville, la fibre sentimentale prend le dessus : « L’amour du Bénin »…

Lionel Zinsou semble être surtout le candidat des Béninois de l’extérieur : il représente la crédibilité sur la scène internationale, la compétence sur les questions économiques, l’ouverture possible vers une bonne gouvernance puisque hors de tout clan… Il n’est par contre certainement pas le candidat de la majorité des Béninois dans la région de Cotonou. Deux critiques fermes sont exprimées à son égard. Tout d’abord, il n’a jamais vécu au Bénin et il ne parle aucune langue locale. Bref, « il n’est pas des nôtres », « il ne connaît pas les réalités du Bénin, comment pourrait-il gouverner le pays ? » D’autre part, il est arrivé, premier ministre au Bénin, il y a un an, dans le gouvernement de Yayi Boni… Yayi Boni, président sortant, que chacun souhaite voir partir au plus vite…. Comment donc accepter ce candidat porté par un président qui a déçu et comme parachuté dans son gouvernement ? Derrière, il est certain que Lionel Zinsou représente tout ce que la classe moyenne béninoise ne souhaite pas voir arriver : un pays qui serait alors, selon elle, gouverné par la France… Nul doute pour elle que s’il est élu, ce sera parce que les élections ont été truquées. Lionel Zinsou a cependant fait alliance avec plusieurs partis. Un charpentier nous disait prévoir voter pour Zinsou parce que Adrien Houngbédji (PRD, Porto Novo) avait appelé à voter pour lui. Alors, qui sait.

DSCN2793Pascal Koupaki, lui, à travers également une campagne de communication bien menée, apparaît comme le technocrate, s’appuyant sur son expérience à la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Il a occupé les postes de Ministre des finances, puis de premier ministre entre 2011 et 2013. Il donne le sentiment et l’image d’un homme capable de diriger le pays, et semble, à vrai dire, réunir pas mal d’adhésions. Plus discret, il axe sa campagne sur les enfants de demain : « Prenons soin des citoyens de demain », « nos enfants, notre priorité », « Bâtir ensemble le Bénin nouveau ».

Par ailleurs, sans aucun parcours politique ou expérience dans le domaine, deux autres candidats, tous deux milliardaires, se sont présentés à l’élection, mettant leur fortune au service de leur campagne… Entendre : mettant les moyens nécessaires au service de leurs ambitions. Aucune règle n’existe au Bénin pour poser des limites qui rendraient la campagne plus égalitaire, voire plus déontologique. Peut-être cela sera-t-il un fruit de ces élections pour l’avenir ?

DSCN2842Sébastien Ajavon, dit « Seba » ! Son affiche arbore sa photo, parfois en tenue traditionnelle (comprendre, « je suis des vôtres »), parfois en costume-cravate, façon décontractée (mais les affiches sont beaucoup moins nombreuses) avec deux logos : une bougie, signe de son sens de la spiritualité, et un poisson, pour signifier la petite poissonnerie de se parents et son parcours. Etendant l’activité familiale, il est devenu le « roi du poulet », notamment congelé et importé de France. D’où son slogan : « Réussissons tous ensemble ». « Je suis parti de rien, je suis maintenant le patron des patrons au Bénin et l’une des plus grosses fortunes d’Afrique subsaharienne. Bref, j’ai réussi ; avec moi, vous deviendrez vous aussi riche… » L’argent comme but ultime de réussite.

DSCN2816Optant pour « un nouveau départ », Patrice Talon, milliardaire également, se présente comme le candidat de la rupture. Rupture avec la politique de Yayi Boni, dont il avait soutenu la candidature en 2006, mais avec lequel il a eu quelques démêlés au cours de son mandat, l’obligeant à quitter le pays durant trois ans, lui faisant perdre ses parts dans l’industrie du coton où il avait fait fortune. Quelle part de revanche s’exprime donc à travers cette candidature ? Tout comme Ajavon, il cherche quoi qu’il en soit à projeter l’image d’un homme qui s’est fait tout seul et veut faire profiter de son expérience au pays entier.

A noter également un autre candidat, moins présent dans le Sud, mais peut-être plus dans le Nord, et qui a aussi ses chances : Adboulaye Bio Tchané, dit « ABT ». Il se présente pour la seconde fois aux élections présidentielles, et était arrivé en troisième position aux dernières élections.

Place de l'étoile rouge

Place de l’étoile rouge

L’argent a été au cœur de la campagne présidentielle. On imagine les fortunes dépensées pour obtenir des affichages grandeur nature au carrefour « Toyota » ou sur la place de l’étoile rouge, carrefours qu’aucun Béninois ne peut éviter. On retrouve aussi des affiches de certains candidats, notamment Sébastien Adjavon, jusque dans les villages reculés. On sait aussi que des t-shirt et de l’argent ont été distribués aux foules pour remplir les meetings, inciter à mettre une affiche sur une voiture ou la porte d’une maison… Nombre d’émissions de radio ont critiqué cette pratique, espérant que ces méthodes n’influeront pas sur le bon sens des Béninois. Difficile cependant d’évaluer leurs influences sur des électeurs qui ne savent pas toujours lire et auxquels les moyens d’un discernement ne sont pas toujours offerts.

Aujourd’hui, la réussite des élections peut être compromise par la question des cartes d’électeurs. Bon nombre de Béninois n’ont à ce jour toujours pas reçu leur carte. Hier soir, il a été annoncé que ceux-ci pourraient alors voter avec leur précédente carte. Or cela avait été refusé quelques semaines auparavant, notamment pour éviter les risques de fraude. Ce que l’on souhaite avant tout c’est que les élections se déroulent dans le calme et que la paix subsiste. Un prêtre me disait hier que le Béninois est peureux. Si la situation devait dégénérer, il y aura toujours des voix fortes pour appeler au calme et à la paix. Il faut reconnaître que c’est l’une des chances du Bénin. Souhaitons que la paix y subsiste encore et toujours. Et souhaitons que le futur président soit à la hauteur des enjeux du Bénin.

Domitille Blavot

Les commentaires sont désactivés.